Marcher en laisse, ignorer les pigeons, ne pas gêner, ne pas aboyer, ne pas courir ici, ne pas faire pipi là. Le chien citadin a appris à vivre selon les règles de la ville. Reste à savoir si la ville a appris à vivre avec lui.
À Paris, il existe une catégorie d’espace assez fascinante : le carré canin. Quelques mètres carrés de terre, parfois un arbre, une clôture. À l’intérieur, trois chiens qui aimeraient courir. À l’extérieur, quelques hectares de pelouse sur lesquels ils n’ont pas le droit de poser une patte.
Le message est assez clair : vous êtes les bienvenus, ici précisément. Le chien est pourtant devenu un habitant à part entière de nos villes. Il emprunte les transports, traverse les places, fréquente les commerces, accompagne parfois son humain au travail. Il participe désormais à une vie urbaine qui, pendant longtemps, n’avait tout simplement pas été pensée avec lui.
Alors nous avons fait ce que nous savons très bien faire : nous avons appris au chien à s’adapter.
Le parfait citadin fait environ la taille d’un tote bag
Le CV du chien urbain idéal est impressionnant. Il marche correctement en laisse, attend au feu, ignore les pigeons, ne s’approche pas des inconnus, ne dérange pas les autres chiens, ne renifle pas trop longtemps, reste calme au restaurant, ne monte pas sur les pelouses interdites et réussit, dans le métro à 18 h 30, à occuper approximativement la surface au sol d’un tote bag. Le tout avec enthousiasme, si possible.
L’environnement autour de lui peut, de son côté, continuer à être bruyant, dense, minéral et traversé toutes les vingt secondes par quelque chose à roulettes. Nous avons beaucoup réfléchi à la manière d’adapter les chiens à la ville. Un peu moins à la manière d’adapter la ville aux chiens.
Douze mètres carrés de liberté
Les espaces canins illustrent assez bien ce décalage. Sur le papier, ils répondent à un besoin évident : permettre aux chiens de courir, jouer, explorer et rencontrer leurs congénères sans laisse.
Dans la réalité, certains espaces sont suffisamment grands, végétalisés et bien pensés pour remplir cette fonction. D’autres ressemblent davantage à des zones fumeurs pour chiens. Un rectangle grillagé, un sol fatigué, peu d’ombre, beaucoup de béton. Parfois quatre ou cinq chiens qui ne se connaissent pas et qui découvrent qu’ils vont devoir devenir amis assez rapidement parce qu’il n’existe qu’une seule sortie. Or un espace de liberté ne consiste pas simplement à retirer la laisse. Pour courir, s’éloigner, éviter une interaction, explorer ou choisir de ne pas jouer avec celui qui vient d’arriver, encore faut-il avoir… de l’espace. Concept audacieux, certes.
Une pelouse peut-elle survivre à un teckel ?
À quelques mètres de là, le contraste devient parfois assez comique : des pelouses immenses, vides et un panneau avec un chien barré.
Bien sûr, interdire certains espaces peut avoir du sens. Aires de jeux pour enfants, zones écologiquement fragiles, lieux très fréquentés : partager la ville suppose aussi d’accepter que tout ne soit pas accessible à tout le monde. Mais lorsque l’interdiction devient le réflexe par défaut, une autre question apparaît. Où les chiens sont-ils censés aller ?
Parce qu’un animal qui vit dans trente ou cinquante mètres carrés ne disparaît pas lorsqu’il sort de l’appartement. Il a besoin de marcher, courir, sentir, explorer. La ville peut choisir d’organiser ces besoins ou attendre qu’ils se manifestent quelque part entre deux voitures garées.
Partager est plus compliqué qu’interdire
Pet Revolution et Animal University défendent notamment le développement d’espaces partagés et multi-usages, où chiens, familles, sportifs et autres habitants peuvent se croiser. L’idée paraît presque banale : elle est en réalité assez politique. Parce qu’un espace partagé oblige à faire quelque chose que la ville moderne aime parfois moins que les panneaux : négocier.
Le chien ne peut pas foncer sur le pique-nique, l’enfant ne peut pas courir vers un chien inconnu pour le serrer dans ses bras, le joggeur aimerait continuer à courir et le poilu aimerait éventuellement courir derrière le joggeur. Tout le monde possède d’excellentes raisons. Il faut donc des règles, des horaires parfois, de l’espace, de l’information et surtout une culture commune. C’est beaucoup plus compliqué que de dessiner un pictogramme barré.
Mais c’est aussi exactement ce qu’on demande à une ville : permettre à des individus qui n’ont ni les mêmes besoins ni les mêmes habitudes de partager quelques mètres carrés sans déclarer la guerre.
Le problème n’est pas seulement canin
Penser une ville à hauteur de chien peut sembler assez anecdotique face aux grands enjeux urbains. Ça ne l’est peut-être pas tant que ça : un chien nous oblige à regarder des choses auxquelles nous ne faisons plus attention. La quantité d’ombre sur un trottoir, la présence d’eau, la possibilité de s’arrêter sans bloquer le passage, la végétation, le bruit, la chaleur du bitume, les endroits où l’on peut marcher sans être constamment frôlé.
Bref, beaucoup de choses qui rendent aussi la ville plus agréable pour les enfants, les personnes âgées, les personnes handicapées et, détail intéressant, les humains en général.
Le chien n’est donc pas forcément un problème supplémentaire à résoudre. Il peut aussi révéler les endroits où la ville fonctionne mal.
Être prévu plutôt que toléré
Une ville dog-friendly ne serait évidemment pas une ville où chaque pelouse devient un parc canin et où les habitants sans chien sont priés de slalomer entre les longes. Dog-friendly ne veut pas dire dog-only. Les humains avec des chiens ont des responsabilités : ramasser, respecter les autres, garder leur animal sous contrôle lorsque la situation l’exige.
Mais une ville peut difficilement demander une cohabitation exemplaire sans fournir les conditions qui la rendent possible. Des espaces suffisamment grands, des règles compréhensibles, des zones partagées, des poubelles, de l’ombre, de l’eau.
Et peut-être un peu moins de cette étrange géographie où un chien est autorisé sur le trottoir, interdit sur la pelouse de gauche et de nouveau autorisé vingt mètres plus loin parce que, visiblement, l’administration avait ses raisons. Pendant longtemps, la question était de savoir si les chiens avaient leur place en ville. Ils y sont et ils ne vont pas partir. La question intéressante est désormais de savoir quelle place nous avons décidé de leur donner.
Parce qu’une ville réellement accueillante n’est peut-être pas celle qui tolère tout le monde. C’est celle qui prévoit que tout le monde sera là. Même le teckel le plus fou du parc.
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